28 août 2006
Quelques aveux
Tout d’abord, j’ai volé une histoire. Parce que je suis envieux et qu’elle est abracadabrante. Il y a 10 ans, ils se rencontraient à Cuba. Un Québécois, un Cubain. La passion sous les tropiques. Le romantisme des départs et des retrouvailles. Le bruit des moteurs à réaction, le silence des cœurs qui se déchirent. Après quelques mois, il n’en peut plus, il plaque tout pour aller rejoindre son amoureux au Canada. Il passe à travers les dédales administratifs et arrive enfin à Montréal. Mais l’amoureux n’en est plus un. Le vent a violemment tourné.
Il se retrouve seul dans un pays inconnu, sans argent, sans emploi. Il ne parle pas français. Il me connaît que l’anglais et l’espagnol. Sa famille s’inquiète à La Havane. Sa vie abandonnée là-bas dans les Caraïbes à la merci du communisme et des ouragans. Ses frères le pressent de venir les rejoindre dans le ghetto cubain à Miami. Il réfléchit quelques jours. Il décide de rester et d’apprivoiser l’hiver. Il rebâtit sa vie, pierre par pierre. Il se fait des amis, trouve un travail, ramasse des dollars et se lance en affaires. Il achète une puis deux maisons sur la Rive-Sud, fait venir sa mère et son jeune frère. Il est devenu un port, un havre sur le Saint-Laurent.
On a pris un allongé, seuls sur la terrasse qui venait d’ouvrir. Musak tranquille, les gens qui passent, tout près sur le trottoir. La drôle de faune du Village déambule sur Sainte-Catherine. Il me sourit. Il part ce soir pour un congrès à Québec, il reviendra lundi soir.
Et puis, j’ai gardé le silence. Je me suis éteint. J’ai voulu mettre un abat-jour, mais j’ai coupé le courant, par inadvertance. Chaque seconde à ne pas le dire, c’est une seconde de lutte. Moi-même contre moi-même. J’ai l’œil vide, je suis vide, je suis absent. Trop occupé à me taire. Je souris, je minaude, un ange passe. Il passe pas l’ange, il est devant toi. Réveille !
Je n’ai pas dit que j’étais Looser. Pas d’équivalent français, un mot anglais qui s’est québécisé parce qu’il épouse parfaitement les complexes d’une nation face à l’empire américain. J’ai mes deux bras, mes deux jambes, je suis intelligent. Qu’est-ce que j’ai pu faire en dix ans ? M’accrocher à des rêves afin de ne pas voir la réalité, m’éparpiller parce que je n’ose pas regarder devant moi, être dans ma tête pour ne pas être ? Ne pas être, not to be. Et le temps lui ne s’arrête pas pour m’attendre. Et je vieillis. Et il faut déjà sortir les manteaux. Et les gens autour de moi défilent, apparaissent et disparaissent comme par la fenêtre du métro. Moi, je les fixe, sans même esquisser un signe de la main. J’ai rêvé d’écrire, j’ai rêvé de bâtir une maison, j’ai rêvé de vivre à la campagne, j’ai même déjà rêvé de parler espagnol de parcourir les réserves du Costa-Rica, de marcher sur les chemins de Compostelle à travers les Pyrénées. Je n’ai que rêvé. Des circonstances atténuantes, il y en a. Mais il y en aura toujours. Ce ne sont que des excuses. Looser, un point c’est tout. Et me saouler de livres, de musique, d’alcool ou de travail n’y changera rien.
Et la question devient obsédante. Le dire ou ne pas le dire, le mot dans la bannière, le dernier mot du sous-titre. Le dire vite mais quand ? Plus j’attends ; pire ce sera. Comme l’a déjà écrit Fabien, chaque minute qui passe est une minute où je ne l’ai pas dit. Les secondes comme des crimes minuscules qui s’accumulent. Je marche dans un champ d’orties. Je n’avance presque plus. Je me blesse dès que je bouge. On pourrait se voir mardi ? J’ai cherché des indices. J’ai scruté le fond de ses yeux. Des yeux brûlants. J’aime le son de son nom. J’aime sa prestance. On ne peut jamais savoir, tous ceux qui sont passés par là me l’ont dit. C’est le saut dans le vide à chaque fois. FX l’a dit à son homme, ça ne le dérange absolument pas. Tu comprends ça toi, cette réaction ? Non. Moi, je me sauverais en courant. Aller au cinéma, prendre un café avant le film ? Pas le bon moment, ça va lui gâcher le film. Après ? Et puis se séparer ensuite et le laisser macérer dans la nouvelle ? Non.
L’assiette de saumon fumé était généreuse. Une câpre a roulé sur la table. La serveuse était jolie. Elle a un accent, du Bas-du-Fleuve ou de la Beauce, je sais pas. Je pense : Délivre-moi, delete-moi.
Je dis : —« Toi, t’as presque pas d’accent. »
—« Je sais, on me dit souvent ça. »
—« Et tu parlais pas un mot de français quand t’es arrivé ? »
—« Pas un mot. Je suis tombé en amour avec un autre québécois, l’amour c’est la meilleure façon d’apprendre les langues. »
05:00 Publié dans Carnets de chiffres | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : gay et lesbienne, journal intime, séros positifs, VIH, divulgation, Cuba




Commentaires
si tu savais Pierre-Yves, si tu savais... ton texte est tout simplement magnifique quant à toi tu es un beautiful loser
Ecrit par : khyungpo | 28 août 2006
J'avais ouvert l'ordinateur avec l'intention de le supprimer. Un genre d'autocensure, des regrets post-post. Ben, si TOI, tu le dis, alors je te crois. Je vais le laisser encore un peu. Je te l'offre, si tu veux : à khyungpo (là, je racole encore !) ;-)
Ecrit par : Pierre-Yves | 28 août 2006
Je le dis moi aussi. Et "la lose" est une situation provisoire. Je lis et t je comprends illico (et pour cause) Donc, aussi : le dire, sans peur, sans revendication, neutralement, naturellement juste comme un truc pas top mais patent qui fait partie de nous. Je crois - et je sais - que ce n'est pas un obstacle.
Ecrit par : poly | 28 août 2006
ben non alors ne le supprime surtout pas, mais si tu me l'offres j'accepte le cadeau avec grand plaisir :-)
Ecrit par : khyungpo | 29 août 2006
poly : Ça me rassure de te lire. « naturellement », ça c’est tout un idéal! :-)
Ecrit par : Pierre-Yves | 29 août 2006
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