17 juin 2006

À Vous

J’ai connu intimement le silence. Je l’ai porté sur ma peau comme une marque ou un tatouage. Comme tous ceux qui n’ont pas de paroles, chaque seconde était une blessure. À chaque cri étouffé, mon âme s’abîmait un peu plus, sans jamais cesser de se débattre.
Il y a quelques mois, j’ai échoué sur cette île au milieu du fleuve. Complètement isolé dans la foule corrosive. Je me suis lové dans mes débris de rêves, et j’ai levé les yeux pour faire face à tout ce qui me terrorisait le plus ; la solitude, la douleur du corps, l’inconnu totalitaire. Et c’est devant cette dernière frontière que les mots sont venus, je ne sais d’où.

J’ai d’abord balbutié au secours, fragile comme un ouragan.

Puis, seul devant l’écran, la main droite posée sur la souris, j’ai revécu en lisant les écrits des autres ce que j’avais traversé jusque-là. Soudainement, le silence se peuplait de rires, de pleurs, de soupirs. Parce que les différences sont si peu de chose. Et qu’il fallait se reconnaître en chacun de nous. Ce nous si étrange, auquel j’ai encore du mal à croire.

Puis, au moment où j’attendais l’écho de ma propre voix, le vent s’est levé sur ma vie. Je n’ai eu qu’à ouvrir les bras pour me sentir porté. Malgré les bourrasques et les poches d’air. Malgré la hantise des orages électriques. On m’a souvent reproché d’être plus habile à écrire qu’à parler. J’arrive à coucher sur le papier des mots qui s’étrangleraient dans ma gorge. Mes notes se perdent dans la masse innombrable d’information qui circule sur la Toile. Confiées aux détours des hasards, risquant de frapper où elles ne devraient pas, de blesser, de transgresser ou de tomber lettre morte. Reste le plaisir que j’ai à vous raconter, à vous savoir parfois présent, à recevoir les preuves de votre existence.

Vous m’habitez, si loin et si proche, quand je déchiffre les plans de l’arpenteur, quand je choisis une pivoine, quand je cours sur l’accotement de la 239 pour attraper l’autobus, que je dérape et que la gravelle disparaît dans le fossé. Vous m’habitez, quand le chauffeur me sourit en me disant : « Commençais-tu à être inquiet ? ». Vous m’habitez, bien sûr, quand je noircis du papier sans voir le mont Saint-Bruno glisser sur l’horizon. À l’heure où la carrière, creusée dans la montagne comme une plaie béante, est illuminée par le soleil couchant.

Commentaires

Merci à toi d'exister aussi. C'est une bouffée d'air frais souvent que de te lire.
Life is still sweet.

Écrit par : la mouche de poche intriguée | 17 juin 2006

Tu nous habites aussi...
Enfin, moi, en tout cas! ;)

Écrit par : Evan | 17 juin 2006

Belle poésie. Triste et belle, touchante aussi mais surtout humaine.

Écrit par : GP | 18 juin 2006

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