02 juin 2006
12 lettres pour un sourire
Le soleil traverse le ciel, en accéléré. Sur l’heure du lunch, j’appelle la clinique du Quartier Latin. Je voudrais laisser un message pour le Dr P. Les réceptionnistes de la clinique sont comme des dobermans, délicats, mais la dent longue. Vous êtes un de ces patients ? C’est à quel sujet ? Ils font leur travail. Je ne dois surtout pas leur dire que je l’appelle pour avoir des résultats. Il me répondrait vite fait qu’un médecin ne peut pas donner de résultats au téléphone. —Voulez vous prendre un rendez-vous ? Pas avant octobre, c’est complet. J’ai bredouillé : —Je… Je retourne son appel. Il souhaitait me parler. —Pardon, vous pouvez répéter ? la ligne a coupé. Je vous ai mal compris.
Une heure plus tard, il me rappelle sur le cell. Un peu bizarre de lui parler de mon lieu de travail. Deux univers parallèles se chevauchent. Il ne se souvient pas pourquoi il devait me rappeler. Ah oui. Les résultats… Ça va bien, les CD4 sont remontés à 230, L’hémoglobine est dans la normale. Elle l’était déjà lors des derniers tests. Ça se maintient. Il me fait languir ou quoi ? La charge virale? combien?. Il n’a pas de chiffre à me donner. 123?... 62?... Il dit le mot ; indétectable. Je ne peux empêcher mon sourire de se lever. Pas trop quand même, j’ai pas envie de m’expliquer. Une sorte de fierté, ou d’espoir, je sais pas. Je n’ai pas traversé tout ça pour rien. Et il répète que tout va bien. Et j’entends un sourire dans sa voix qui répond au mien. Je ne me souviens plus de ce que j’ai dit.
Rien. Rien ne peut ternir le moment. Ni la fatigue, ni le smog. Même pas cette pointe de condescendance involontaire en me disant que le traitement fonctionnait bien. Comme si les pilules me sautaient d’elles-mêmes dans la bouche, comme si les effets secondaires n’étaient qu’une question de statistique. La neuropathie irréversible, l’insomnie quotidienne, les nausées. Comme si je n’avais aucun mérite et que je me plaignais le ventre plein. Même pas ce commentaire de JD qui se drape dans sa mort à venir comme dans un drapeau. Que le mot ne veut pas dire grand-chose parce qu’il n’équivaut pas à guérison. Que c’est un minuscule échantillon, un seul millilitre de mon sang. Je sais que le terme est galvaudé, que de plus en plus d’hommes l’utilisent pour justifier des comportements à risque, pour se détruire et détruire la vie autour d’eux, par envie ou par colère. Mais je n’ai pas de comportements à risque. Je l’attends depuis des années. L’écrire est tout aussi agréable que de le dire: indétectable…
Ma vie est faite d’une suite de minuscules victoires. Sauter du lit à 5h. gagner 1lb sur la balance, saisir le téléphone quand c’est essentiel ou juste important. Cet homme qui m’a souri à l’épicerie dans le rayon des céréales, en rattrapant les boîtes que j’avais fait tomber. Mais ces 12 lettres, c’est autre chose. Cette petite victoire éclaire toutes les autres. L’attaque incisive, la langue qui claque sur le ct, et ce suffixe qui évoque les possibles : indétectable. Je collectionne les compliments comme un junkie toujours en manque. Pour me faire accepter des heures supplémentaires, mon patron me parle de mon génie. À la fin d’une nuit, E m’avait déclaré avec sa belle diction que j’étais Christement Hot. S. m’a dit l’autre jour que j’avais le regard pur. Mais la palme revient au Dr P : indétectable. Pas un de ces mots ne m’a fait autant plaisir. C’est un point final et un point de départ.
19:50 Publié dans Carnets de chiffres | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : Gay et lesbienne




Commentaires
Splendide et talent détectable.
Ecrit par : BARBARIAN | 03 juin 2006
Sus à l'envahisseur (-; Je te lie.
Ecrit par : poly | 03 juin 2006
T'inquiète, Pierre-Yves : Poly écrit toujours à l'envers ses smileys, une sorte de dyslexie britto-germanique non contagieuse ! ^^
Ecrit par : Jonas de Dieppe | 04 juin 2006
@ BARBARIAN : Je rougis. Je mets ça dans ma collection.
@ Poly : Je te lie aussi, j'aime bien l'idée des suppositoires vaginaux.
@ Jonas : pas d'inquiétude, c'est pas bon pour les CD4. J'espère que tu te portes bien. (-: (sourire dyslexique, mais affectueux)
Ecrit par : Pierre-Yves | 04 juin 2006
@Jonas : Ö (à l'endroit)
@ Pierre-Yves : suppos dont l'existence est avérée, confirmée par l'infaillible Barbarian
(-; ou plutot ;-)
Ecrit par : poly@anarchie.net | 04 juin 2006
Inimitable aussi, toi! les douleurs d'autrefois, nous n'y pensons plus, nous ne les préférerons jamais autant que la magie du futur.
je t'embrasse
Ecrit par : la mouche de poche | 08 juin 2006
@la mouche de poche: :-) Merci pour ces nous doux. à + PY
Ecrit par : Pierre-Yves | 08 juin 2006
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