25 mai 2006
Love and devotion
Le Stud. Un bar pour hommes, exclusivement. Des bears, des gars de cuir ; pilosité et virilité exacerbée sont à l’honneur. C’est un week-end de party à Montréal. Les bars gais de la ville débordent de touristes, en majorité des Américains. L’endroit est petit, sombre, mais chaleureux. L’ambiance, bon-enfant. Le deuxième étage plus funky est ouvert. Je ne peux pas m’empêcher de sourire quand j’entends des échos de mon adolescence. Mylène Farmer chante désenchantée. « Tout est chao-o-os… » Les rires fusent. Le parfum du houblon se mêle à celui du cuir. Il y a un homme qui danse, en jeans taille basse, avec une espèce de g-string qui dépasse. Pas le moment de me moquer. La testostérone est palpable dans l’air. Les regards volent bas. C’est l’endroit tout désigné pour mettre en pratique les conseils d’A. Personne dans un bar ne se positionne aux hasards, surveiller les œillades, et surtout, agir bien avant le last-call. Bien que tout ça soit vraiment peu subtil, il me suffit d’un taux d’alcoolémie relativement faible pour passer tout droit quand une occasion se présente. Un homme, sur la piste de danse, sort du lot. La trentaine. Demi-sourire, épaules larges qui roulent et se balancent. Des yeux rieurs, chevelure sombre. Un t-shirt noir et un derrière à tout casser. Il est avec un ami, un chum qui sait ? Plutôt joli, lui aussi. De toute façon, le beau Brummell est trop parfait. Il a l’air de s’amuser. Juste à le regarder s’agiter sur le rythme, je me mets à taper du pied.
D’abord, ouvrir les yeux. Radar : ouvert. Je garde les yeux accrochés à midi. Sur ma droite à 1h, un visage me fixe ; sans intérêt. À 10h, un grand maigre, l’air idiot. Quelque chose apparaît aux limites de mon champ visuel. Positionné à 7h. Il a mis sa bière sur le bout de comptoir devant moi. Il ne me regarde pas. Il tourne la tête dans la direction opposée, son bras frôle le mien. Se décolle, revient, le contact dure 1, 2 secondes. Je lui jette un œil, inquisiteur. Assez costaud. Cheveux très courts grisonnants. Un regard bleu sous de petites lunettes. Le visage un peu rond. La lèvre inférieure pleine et rebondie. Il bouge au rythme des violons disco. C’est lui qui dansait il y a quelques minutes avec le beau brun. Il me lance un regard d’une microseconde, une esquisse de sourire, plein d’assurance. Je fais un pas juste pour être tout près de lui. Je me répète mentalement : « C’est le moment : C’est dans le sac, j’ai avalé assez de bières pour obnubiler ma timidité. » Paraît que ce que l’on dit la première fois n’a pas d’importance, autant y aller simplement. – « Je m’appelle Pierre-Yves. » Il me regarde, l’air ahuri : —« …speak english? » Pourquoi faut-il que je tombe toujours sur des anglophones ? Peu m’importe. Je suis tout près, la main posée dans le bas de son dos. Je renonce à lui faire prononcer mon prénom et je bredouille en sortant mon anglais du dimanche. Juste assez pour lui faire comprendre que je me présente et que je lui demande s’il a un nom. Il sourit. Il s’appelle Mark. He comes from St-Johns, New-Brunswick. L’odeur de la mer. Question de ne pas trop perdre de temps, je lui demande si le gars avec lui est son Boyfriend. Il répond que non. — « He’s not my boyfriend…He’s my husband » Il me montre sa main avec l’alliance. Il lève le doigt indiquant la musique. Il récite les mots du refrain : —« …For love and devotion. » Je savais que le mariage entre conjoints de même sexe a été légalisé il y a quelques années au Canada, mais je n’avais jamais rencontré de maris. Une partie de moi me dit de ne pas aller plus loin. De ne pas expressément chercher les problèmes. Un couple. Marié en plus ! Ils se rejoignent, descendent l’escalier. Il a tout de même piqué ma curiosité, ou peut-être autre chose. Un threesome est un fantasme qui en vaut bien un autre. Je m’engage à mon tour dans l’escalier…
Je les trouve au premier. Lui appuyé sur le bar, lui dodelinant de la tête, juste à côté. Je souris en m’approchant — « Tu me présentes ton mari ? » Mark se place entre nous. Poignée de main vive. Dave est toujours secoué par la musique. Je le regarde. Il sourit. Je crois que de nous trois, c’est lui qui a bu le plus. Les enjeux sont clairs, c’est vers lui que je dois mettre les efforts, si je veux provoquer les évènements. Pas difficile, il est vraiment craquant, juste à laisser le bon temps rouler. Ma main est déjà sur son épaule. Lui ne cesse de danser mais sans aucunement s’éloigner. La méthode est primitive, mais a fait ses preuves. Il ne fait rien pour manifester son intérêt ni pour me faciliter la tâche. Un peu plus loin, Mark nous regarde l’air de dire « À toi de jouer. »
Je ne sais plus trop comment les échanges ont déboulé. À un certain moment, je suis même allé danser sur du mauvais techno. Sur la piste de danse, la sensualité de Dave attirait l’attention. Un grand gars lui tournait autour. Trois c’est OK, quatre c’est trop. Je le fusille du regard et je m’interpose sans subtilité. Une bière ou deux plus tard les dés sont jetés. Avec pudeur, j’embrasse l’oreille de Dave. Avec confiance, je caresse les reins de Mark. Avec appétit, j’empoigne la nuque de Dave. Avec ferveur, je serre Mark contre moi. Ils s’embrassent l’un l’autre, serais-je de trop ? Mark m’attrape par la taille et m’attire vers eux. Comme au milieu d’un caucus de football, trois fronts se posent l’un sur l’autre, les langues se cherchent. À la fermeture, dans la file pour le vestiaire, Dave est derrière moi. La tête appuyée dans le creux de mon épaule, sa main dans ma main, ses deux bras accrochés à ma taille. Quelques pas derrière, Mark nous regarde en souriant. Je crois que c’est gagné…
(À suivre)
10:10 Publié dans Carnets du corps | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : gay et lesbienne




Commentaires
Veinard lol
> Je te l’accorde… Même si je ne crois pas à la chance. Toujours heureux d’avoir de tes nouvelles. ;-) PY
Ecrit par : la mouchencoeur | 25 mai 2006
Dans quel sens, liberté souveraine te laisse t-il songeur... La liberté souveraine c'était très paradoxale je te l'accorde mais il s'agit surtout de liberté comme guide, comme sauveuse-Reine... mais c'est aussi beau de s'imaginer qu'on préfère que ce soit la liberté notre despote plutot que quequ'un...
Ecrit par : la mouchencoeur | 26 mai 2006
Ces mots que tu as choisis... Ces derniers temps, ça m'arrive souvent de me sentir un peu comme cette vendeuse de fleurs. Libre et souverain. Je ne sais plus qui a dit que l'on était condamné à la liberté. Mais c'est aussi un pouvoir que l'on choisit, qui ajoute beaucoup de sens à la vie. Bref, bien d'accord avec toi. :-)
Ecrit par : Pierre-Yves | 26 mai 2006
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